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Aux directeurs d'UFR STAPS
Aux enseignants-chercheurs et formateurs des UFRSTAPS
Aux étudiants STAPS

Madame, Monsieur, cher(e) collègue,

Ainsi donc l'université Joseph Fournier et l'UFR STAPS de Grenoble souhaitent : " réunir les acteurs des formations et de la recherche en STAPS pour faire le point sur la place des STAPS dans l'université dans les prochaines années ".

En fait, le programme détaillé de cette rencontre révèle que l'objet véritable des réflexions annoncées porte sur l'avenir des STAPS confrontées à la réforme dite du " LMD " et à l'accentuation de l'autonomie des universités, inscrite dans le projet de loi " de modernisation universitaire ". Sur ce dernier point, l'intitulé de l'intervention prévue par le premier vice-président de la CPU ne fait aucun doute. Cette réforme qui semble ne plus être un projet gouvernemental, reste apparemment celle du Ministre et plus encore celle de la CPU. Personne n'est dupe et les gesticulations médiatiques sur ce sujet ne vont pas redonner du sens et de la crédibilité à l'action politique.

Permettez-nous de faire quelques commentaires sur la nature de cette initiative par ailleurs justifiée tant l'interrogation dans le milieu est forte.

Sur le genre d'abord et de façon certes caricaturale, nous observons que l'initiative grenobloise rassemble essentiellement des " élites " politiques, administratives, institutionnelles et scientifiques favorables, globalement, aux réformes en cours. Ce faisant, elle écarte toute présence syndicale capable de porter sur celles-ci une critique argumentée, de faire valoir d'autres alternatives pour une réforme qui, au demeurant, s'impose.

Jugeant cet " unilatéralisme " certainement encore insuffisant, elle le renforce sur le terrain scientifique en excluant ceux qui, depuis plusieurs années, travaillent à l'émergence de nouvelles options scientifiques. En particulier ceux qui veulent promouvoir une voie technologique liée à l'intervention en APSA dans le champ des STAPS, comme enjeu de formation, objet de recherche et contenu pré-professionnalisant.

De ce point de vue, aucune surprise, la rencontre de Grenoble s'inscrit dans la continuité des options majoritaires du CNU marquées par un certain ostracisme épistémologique et méthodologique à l'égard de ces orientations.

Avant d'aborder à proprement parler la situation concrète des STAPS, quelques remarques à propos de l'esprit de réforme :

Nous sommes de ceux qui ont exigé et obtenu sous trois ministères successifs (Bayrou, Allègre, Lang) que des tables rondes, associant le ministère des sports, se mettent en place et réfléchissent à la nécessaire évolution des STAPS. Nous ne sommes pas installés dans le camp du statu quo, contrairement à ceux, " réformateurs " de la dernière heure, qui s'agitent aujourd'hui mais ont bloqué dans un passé proche toute évolution et en particulier la mise en place du rapport Demichel portant en partie sur l'évolution technologique du cursus STAPS.

Le traitement de l'échec en premier cycle universitaire, priorité annoncée de la politique de Luc Ferry (90 000 jeunes quittent le supérieur en première année d'études), est complètement absent du discours officiel actuel sur l'université. Dans le même temps, le Haut Conseil d'Evaluation de l'Ecole affirme, dans un avis récent, que les besoins de qualification supérieure explosent et vont s'accentuer mettant en évidence la nécessité de faire de tous les étudiants de bons diplômés de l'enseignement supérieur.

Ni les contenus actuels de la réforme dite LMD ni le projet de loi de " modernisation universitaire " n'abordent cette question cruciale pour l'avenir de la société française.

La mobilité européenne des étudiants est aujourd'hui une nécessité évidente. Elle est souhaitée par une majorité de jeunes. L'harmonisation européenne des études, bien que non prévue par les traités fondateurs, peut être effectivement un moyen de favoriser la circulation des étudiants dans l'espace européen. Mais il ne s'agit pas pour le système supérieur français de se mettre en conformité avec un modèle standard préexistant mais de contribuer à l'élaboration de normes européennes d'études, de répondre au défi d'une harmonisation dont la France a été l'instigatrice (Sorbonne, Bologne). On doit observer que la précipitation avec laquelle Jacques Lang et son successeur se sont lancés dans cette réforme dénote par rapport à ce qui se passe généralement en Europe. Il faut aussi se rappeler, sans a priori, que l'architecture 3-5-8 choisie par Claude Allègre au départ est conforme au modèle nord-américain dominant.

S'engager dans la voie d'une mobilité renforcée des étudiants suppose de faire le bilan des politiques déjà menées dans ce domaine. " Erasmus " est de ce point de vue révélateur. Le pourcentage d'étudiants concernés reste faible. Il est marqué par la hiérarchie des disciplines voire des voies de formation (quid par exemple des STAPS ?). Son ambition a buté sur deux obstacles principaux : les moyens financiers mis à disposition et l'insuffisante maîtrise linguistique des étudiants. La mise en place de " crédits " comme modalités facilitant la reconnaissance des niveaux d'études n'est qu'une technique particulière.

A partir du moment où les états contractants partagent (comme ils l'ont fait pour l'accès aux différentes fonctions publiques nationales) les principes de confiance et de reconnaissance mutuelles, d'autres dispositifs étaient possibles. Quoi qu'il en soit, la politique des " crédits " laisse dans l'ombre les deux obstacles majeurs évoqués précédemment et fait croire qu'elle aurait la capacité, à elle seule, de rendre la mobilité accessible au plus grand nombre.

Au moment où chaque étudiant peut croire à un droit à la mobilité en Europe, l'annonce par le ministre de l'éducation nationale dans différents médias d'un renforcement considérable de l'autonomie universitaire dans l'élaboration des contenus de formation, des diplômes, d'une concurrence véritable entre les établissements, de la constitution de pôles d'excellence peut paradoxalement réduire voire empêcher la libre circulation des étudiants dans l'hexagone. Ce n'est pas la moindre des interrogations actuelles.

Nous en venons maintenant à la question des STAPS confrontées à la réforme dite du LMD et au projet de loi " de modernisation universitaire ".

Nous l'avons déjà évoqué mais un retour s'impose. On ne peut comprendre aujourd'hui ce qui se joue pour les STAPS sans revenir sur les débats des trois tables rondes nationales mises en place successivement par Bayrou, Allègre et Lang à la fin des années 90.

Quelles étaient, à l'époque, les questions en présence ? On peut en pointer trois principales : déjà celle de l'échec important en premier cycle, celle de l'insertion professionnelle des diplômés STAPS (posant le problème des compétences visées par la formation et de la définition d'une politique cohérente et non concurrentielle entre les ministères des sports et de l'éducation nationale), celle enfin fondamentale portant sur la définition de l'objet STAPS et sur le rapport formation-recherche en STAPS.

Faisons d'abord un constat immédiat : aucun de ces problèmes n'a été à ce jour solutionné (surtout pas celui du rapport avec le ministère des sports comme l'affirme pourtant Michel Laurent) et les conditions d'études se sont trop souvent dégradées (il suffit pour s'en convaincre, sans en faire un principe mécanique, d'avoir en tête le taux d'encadrement et celui des enseignants-chercheurs rapportés au nombre global de formateurs et d'intervenants).

Déjà à cette époque deux logiques s'affrontaient, celle du CNU STAPS très souvent relayée par la conférence des directeurs, celle du SNEP, des formateurs et d'une minorité d'enseignants-chercheurs. La première consistait à penser d'abord " recherche ", à concevoir le premier et le second cycle en fonction des 5% d'étudiants pouvant espérer atteindre un DEA. Cette pensée majoritaire a imposé une conception " fondamentale " de la recherche en STAPS (les enseignants-chercheurs qui la soutenaient se considérant d'abord comme des sociologues, des psychologues, des biologistes…s'intéressant aux APS et non comme des chercheurs en sciences et techniques des APS). A l'opposé, le SNEP et de nombreux formateurs pensaient d'abord formation, insertion, professionnalisation et donc à une recherche capable de nourrir en savoirs théoriques et pratiques une formation interdisciplinaire visant la maîtrise de l'intervention dans le secteur des APS (incluant la contribution des STAPS à la formation aux métiers de l'enseignement de l'EPS). Cette option supposait de considérer la dimension professionnelle du cursus comme incontournable et exigeait que la professionnalité devienne l'objet d'un travail scientifique.

Au travers de cette option s'exprimaient des exigences : le maintien des enseignements techniques propres aux APSA, leur développement fondé sur une articulation spécialisation/polyvalence, la constitution et la reconnaissance d'un champ scientifique à part entière dit technologique, l'amélioration notable de l'encadrement, des travaux en petits groupes, la construction d'installations sportives adaptées…l'option technologique étant pour les partisans de cette orientation la condition de la reconnaissance et de la valorisation des diplômes STAPS sur le marché de l'emploi en APS. Chacun connaît la suite…

Etrangement aujourd'hui, la mise en place du LMD relance la polémique. Il n'est pas sûr que la majorité qui s'était constituée autour du CNU sur le pôle fondamental, ne voie pas dans cette réforme, l'occasion d'affirmer au niveau M et D ses grandes options.

En tout cas c'est le signe que donne le premier vice-président de la CPU, dont chacun sait qu'il connaît les STAPS, en s'impliquant aujourd'hui avec une telle certitude et opiniâtreté dans le débat politique qui s'engage.

On peut comprendre que pour certains, la disparition des STAPS en M et D au profit d'intitulés beaucoup plus généraux, soit le moyen radical d'opérer une coupure avec une professionnalisation tant honnie ( ce processus conduisant immanquablement à une dilution des spécificités originelles des STAPS). D'autres probablement favorables à la réforme doivent malgré tout hésiter encore par rapport à leur indépendance scientifique.

Quoiqu'il en soit, nous devons bien mesurer l'effet LMD, tel qu'il apparaît aujourd'hui, sur les STAPS. C'est l'enfermement des STAPS dans le seul premier cycle et le refus d'envisager une qualification STAPS au niveau M. Simultanément la suppression du doctorat en STAPS conduira au tarissement des connaissances nécessaires à l'évolution du cursus. C'est aussi, au travers de la remise en cause des garanties nationales et d'une concurrence exacerbée tant interne qu'externe, le risque de perdre la qualité et la spécificité des diplômes STAPS. C'est encore, sauf exception, la disparition de l'hypothèse technologique et peut-être la réduction du nouveau premier cycle STAPS à une approche professionnelle pauvre.

Pour notre part, nous mesurons les effets possibles d'une telle évolution également sur la formation des enseignants d'EPS (le M ne viserait pas le métier d'enseignant, quid de la maîtrise éducation-motricité ?). C'est toute l'histoire de l'intégration universitaire de ce champ qui bascule et nous ramène à l'époque où " l'EPS ", sous-culture à l'université, ne vivait qu'à l'ombre portée de la médecine. C'est près de 40 ans de lutte collective qui risquent de partir en fumée.

Voilà, Madame, Monsieur, cher(e) collègue, les réflexions que nous aurions pu soumettre à l'esprit critique et à la sagacité des participants à l'initiative de Grenoble.

Il n'en sera rien, nous le regrettons et porterons donc le débat dans d'autres lieux sous d'autres formes, en ayant la volonté d'y associer tous les acteurs.

Jean Lafontan, secrétaire général - Alain Becker, secrétaire national - Claire Pontais, responsable nationale